Interview de Jean-Marc Zulesi
Avec de bons résultats aussi bien à l’Assemblée Nationale qu’en presse et sur les réseaux sociaux, vous êtes, selon notre classement, le 8e Député le plus influent sur les transports. Comment utilisez-vous la complémentarité entre ces trois canaux pour peser sur les décisions politiques ?
Je pense que l’« influence » d’un élu est une notion difficilement quantifiable ou qualifiable, encore moins sur les réseaux sociaux ou dans les médias qui brassent aujourd’hui énormément d’informations très volatiles. L’influence réelle d’un député, sur des sujets techniques comme les transports, se reflète dans son travail en commission au sein du groupe parlementaire, dans l’hémicycle, dans sa relation avec les ministres et leurs services, et par la capacité à se forger une expertise reconnue au contact des professionnels et des experts d’un secteur. L’influence naît de la légitimité, et c’est cette légitimité qui permet de peser sur les décisions politiques sur le long-terme.
A ce titre, il faut distinguer la présence médiatique qui peut être très éphémère, souvent centrée sur des sujetspolémiques comme les « 80km/h », de la légitimité qui s’acquiert dans la durée, par le travail technique sur le texte. Une loi comme la LOM est à l’ouvrage depuis plus d’un an et demi. Les amendements, la négociation dans l’hémicycle ne sont que les dernières étapes d’un processus qui est long, qui est moins visible, mais qui révèle beaucoup plus de l’influence éventuelle d’un parlementaire.
Les députés les plus bruyants ne sont pas les plus influents. Multiplier les tribunes et les prises de position tend à édulcorer la valeur de votre parole et à crisper vos interlocuteurs. La discrétion, la confidentialité,et la confiance qui va avec, sont de bien meilleurs outils de négociation avec le gouvernement.
En revanche la presse, et désormais les réseaux sociaux, sont des vecteurs essentiels de communication, auprès des citoyens d’abord, et auprès des acteurs professionnels ou associatifs. A l’heure où les « fake news » se propagent toujours plus rapidement, il devient essentiel d’être aussi bon technicien que communiquant. De même, la bataille de l’opinion se gagne dans les médias, et une bonne loi peut être dénigrée si elle est mal « vendue ». C’est aussi pour cela que les groupes politiques ont des porte-paroles dont le rôle est de valoriser le travail de fond réalisé.
Enfin l’utilisation des médias peut également servir de levier pour établir des rapports de force sur des points de crispation. Sur la LOM on a vu beaucoup de sorties presse d’élus parisienssur les trottinettes par exemple. Cela leur a permis de peser efficacement sur les règles d’encadrement du freefloating, et de se positionner dans un débat porteur d’un point de vue électoral.
Vous vous êtes positionné très tôt sur les transports en étant nommé Président des Ateliers de l’innovation durant les Assises de la Mobilité fin 2017. Comment avez-vous travaillé pour transformer ces « premiers contacts » en expertise technique sur ce sujet ?
Ma circonscription, et plus généralement les Bouches-du-Rhône sont confrontées à d’importants problèmes d’accès aux transports, de congestion et de pollution qui pourrissent la vie des gens. C’est pour cela que je me suis investi sur les questions de mobilité dès le début du mandat, avec une conviction : l’innovation peut apporter des réponses concrètes, opérationnelles et rapides.
Les assises et les ateliers de l’innovation m’ont permis de rencontrer un grand nombre d’acteurs innovants pour qui le rythme de la loi n’allait pas assez vite. En tant qu’ingénieur et chef de projet, je partageais ce sentiment. C’est pour cela qu’avec la Ministre des Transports nous avons lancé dès janvier 2018 la démarche France Mobilités, qui vise à identifier et accompagner des projets de mobilité innovants sur les territoires, sans attendre la LOM.
Je suis très fier de la réussite de France Mobilités.Ce n’est peut-être pas l’initiative la plus médiatisée, mais c’est aujourd’hui la plus concrète et la plus utile pour les citoyens et pour les acteurs de la mobilité.C’est à leur contact, en allant sur le terrain, en témoignant de leur réalité que l’expertise se forge. Il faut mettre les mains dans le cambouis en quelque sorte.
En parallèle, pour préparer la LOM j’ai multiplié les rendez-vous et les auditions avec l’ensemble des acteurs, en particuliers les startups et leurs incubateurs, mais aussi les grands groupes. Il s’agit de prendre en compte l’ensemble de l’écosystème. Un grand groupe comme la RATP n’est pas confronté aux mêmes obstacles qu’une startup qui cherche à expérimenter sa solution. Dans l’ensemble ce travail de consultation permet d’identifier les points de blocage réglementaires ou législatifs, mais surtout d’appréhender les enjeux et les intérêts de chacun. C’est sur cette base qu’il est ensuite possible de prendre des décisions éclairées.
Sur un sujet comme les transports, l’expertise ne peut de toute façon s’acquérir que sur le terrain, au contact de ceux qui font la mobilité. Le travail d’analyse réglementaire et législative permet ensuite de trouver des réponses juridiques à des problématiques opérationnelles.
Le fait que vous soyez expert des « nouvelles mobilités » et du numérique a-t-il une influence sur la manière dont vous utilisez les réseaux sociaux pour échanger avec l’écosystème ?
L’avantage est que la plupart de mes interlocuteurs sont très attentifs et réactifs aux publications des décideurs politiques sur les réseaux sociaux, car plus naturellement connectés.
De manière assez simple, un réseau comme twitter est aujourd’hui devenu un terrain de communication politique pertinent en direction de la sphère parisienne des affaires publiques, et de l’écosystème des startups, tandis qu’un réseau comme Facebook s’adresse davantage aux habitants de ma circonscription
En tant que député, passionné de nouvelles mobilités, je pense que mon rôle est d’accompagner les acteurs innovants, notamment français, et de m’assurer que les règles en place leur permettent d’expérimenter et de déployer leurs services le plus simplement possible, dans l’intérêt des usagers.
La communication sur les réseaux sociaux est une manière de leur montrer que nous avançons ensemble et de valoriser nos victoires collectives. Elle permet également d’interagir facilement, de développer de nouveaux contacts et d’élargir les réseaux d’expertise.
Mais au final l’écosystème des nouvelles mobilités est avant tout constitué de personnes qui ont de bonnes idées et souhaitent les concrétiser pour de vrai. Ces personnes sont bien plus heureuses de pouvoir vous présenter leur projet, leur prototype, de vous faire visiter leurs locaux, leur site de production, que d’être mentionné dans un tweet. C’est peut-être surprenant, mais avant d’être un écosystème, c’est surtout une communauté qui s’entraide, et qui, même si elle s’appuie essentiellement sur des outils numériques pour se développer, donne beaucoup de valeur aux échanges humains.
C’est un environnement où la confiance s’acquiert par le travail que l’on peut faire ensemble dans la durée, et où vous êtes avant tout considéré pour votre expertise et votre fiabilité que pour votre nombre d’abonnés.
Juin 2019